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Les deux Henri de François Gérard

La salle des Batailles du château de Versailles offre à qui la parcourt la vue d’une fresque grandiose et ô combien élogieuse de l’histoire militaire de la France, sous l’Ancien régime et le règne napoléonien ; mais, au milieu des victoires des maréchaux d’Empire et des chevauchées triomphales du grand Condé, se nichent quelques toiles à la portée singulière et étonnante ; la très fameuse entrée d’Henri IV dans Paris, immortalisée plus de deux siècles après les faits sous les pinceaux de François Gérard, Premier peintre de Louis XVIII et fervent disciple de David, fait partie de ces œuvres qui ont su retenir toute mon attention lors de ma dernière visite des lieux.

En arrivant face à l’imposante toile par la gauche du roi Henri, représenté triomphant au centre de l’œuvre, avec en guise de point de fuite son glorieux cheval à la robe brun clair qui permet au souverain de surplomber la foule des parisiens se pressant à ses pieds, mon œil a tout de suite été attiré, avant même de se poser sur le monarque, par un autre personnage ; grand, debout sur une dalle de pierre qui le surélève légèrement sans le détacher non plus totalement du reste de la foule, se dresse un grand homme au visage anguleux, arborant une barbe fournie et taillée en pointe, fin de corps, dont jusqu’aux lignes du nez et des sourcils m’ont évoqué le roi Henri IV, à un point tel qu’il m’a fallu quelques secondes pour me souvenir du fait que non, cette frappante apparition n’était pas celle du souverain et que le véritable Henri IV se trouvait bien quelques mètres plus loin, fièrement juché sur son destrier et recevant les hommages de ses sujets nouvellement soumis.

Mais en y repensant dans les heures et les jours qui ont suivi ma redécouverte du tableau, je n’ai pu m’empêcher de me repasser en tête le frappant ressenti qui avait été le mien, en face de l’œuvre dans la galerie des Batailles, et en suis arrivé à me demander : et si ? Et si mon impression n’était pas totalement erronée ? Et si il n’y avait pas un, mais bien deux rois Henri sur le tableau de François Gérard ? L’hypothèse peut paraître farfelue, je vous l’accorde, mais j’ai tout de même pris le temps de la considérer, et de me documenter afin de pouvoir, tout aussi saugrenue qu’elle semble, venir ici tenter de l’étayer.

Deux corps d’un roi dans une France scindée

L’entrée dans Paris d’Henri IV ramène tout de suite au contexte évident des guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté la deuxième partie du XVIe siècle français : l’ouverture des portes d’une capitale farouchement acquise à la cause de l’Eglise catholique  à un roi huguenot fraîchement converti signe en effet un moment de réconciliation nationale entre protestants et catholiques, et laisse présager d’un apaisement des tensions entre les deux blocs qui, au cours du règne d’Henri IV, se révélera être effectif ; cependant, pour que l’idée de réconciliation soit totale, les origines huguenotes du roi ne sauraient être effacées d’une toile célébrant cet évènement symbolique d’unité de la nation quasi-retrouvée ; aussi, le sosie du roi juché sur sa dalle arbore-t-il des vêtements rappelant pour beaucoup ceux portés alors par les représentants protestants ; sobres, teints d’une unique couleur discrète, faisant ainsi le pendant avec l’armure royale rutilante du souverain converti.

Mieux encore, dans la construction du tableau : on observe qu’à la gauche du roi monté affluent ses compagnons d’armes qui accompagnent son entrée dans la ville nouvellement soumise ; mais on observe également que la colonne des arrivants s’arrête là où le personnage du « Henri IV resté huguenot » se tient ; les « deux Henri » semblent ainsi se faire les piliers entre lesquels se joue la scène d’entrée des troupes du roi, renforçant l’importance du personnage habillé en brun qui, bien qu’excentré du cœur de l’action immédiatement visible, prend avec cette lecture un rôle clé dans la construction du tableau. Notons enfin les mouvements des visages des deux personnages ; le personnage officiel du roi a le visage et le regard tourné sur la droite, tandis que son pendant de l’ombre, lui, fait de même sur sa gauche ; le mouvement de leur deux visages anguleux semble imiter, lorsqu’on les met en relation, celui de deux battants d’une immense porte que l’on aurait ouverts, ici pour permettre le passage de l’armée et, ainsi, permettre la réconciliation entre France catholique et huguenote.

Enfin, la posture du personnage de gauche, bras en l’air et regard clair, qui semble se joindre à la liesse pour acclamer le roi, induit également une acceptation pacifique par un camp de la domination de l’autre, que marquait déjà de façon claire la liesse autour du nouveau roi catholique et triomphant.

Intérêt de la mise en scène pour la France de la Restauration

C’est sur le fondement de ces différents éléments que je me suis permis d’accorder un minimum de crédit à mon impression première. Cependant, même cela posé, il me fallait tenter de répondre à une autre question dont le traitement m’est apparu comme évident pour rendre crédible ma thèse ; quel intérêt aurait pu avoir le gouvernement de Louis XVIII dans la création de ce personnage, le seul au visage clairement identifiable et pourtant ne correspondant à aucune figure historique, de toute l’œuvre ?

La réponse semble être à trouver dans la notion de division et de réconciliation qui anime, dans le tableau, tant l’époque de son action que celle de sa réalisation. En 1817 (année de construction de l’œuvre), deux ans après la chute définitive de l’Empire napoléonien, les profondes ruptures qui traversent la France ne sont plus religieuses, mais politiques, exacerbées par les évènements éprouvants pour la population et l’Etat qui se succèdent sans relâche depuis 1789. La glorification de la figure d’Henri IV, en même temps que l’accent mis sur cet épisode de l’histoire de son règne, prend tout son sens pour un personnage comme Louis XVIII, désireux d’amorcer une réconciliation nationale sans pour autant renoncer à l’héritage royal ; une illustration de son souhait de parvenir à rassembler les partisans des différents régimes politiques en vogue, Empire ou primo-démocraties, sans pour autant renoncer à son idéal, galopant triomphalement et recevant finalement l’hommage des autres vers lesquels ne se tourne plus aucun regard, à savoir, la monarchie à tendance absolutiste.

Article rédigé par Raphaël CHARLET

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