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Soli Deo Gloria : un roman graphique aux racines baroques !

Lauréats du prix de la BD Fnac – France Inter, Jean-Christophe Deveney et Édouard Cour signent avec Soli Deo Gloria (Éditions Dupuis) un roman graphique magistral. Une fresque baroque de près de 300 pages où la musique devient langage universel, refuge fragile et ultime rempart face à la violence de l’Histoire.

C’est une œuvre hors norme qui vient d’être distinguée par le prix BD Fnac – France Inter. Avec Soli Deo Gloria, Jean-Christophe Deveney (scénario) et Édouard Cour (dessin) livrent un roman graphique ample, exigeant et profondément sensoriel, fruit de quatre années de travail, dont la gestation a commencé pendant le confinement. Une bande dessinée ambitieuse qui interroge le rôle de l’art dans les périodes les plus sombres de l’humanité.

Le titre, Soli Deo Gloria – « À Dieu seul la gloire » – fait directement référence à la devise que Jean-Sébastien Bach apposait au bas de ses partitions. Un geste d’humilité autant que de résistance, qui irrigue tout le récit. Nous sommes au début du XVIIIᵉ siècle, dans une Europe baroque déchirée par les guerres et les inégalités. Hans et Helma, jumeaux orphelins issus du monde paysan, voient leur destin basculer lorsque leur don exceptionnel pour la musique les arrache à la brutalité de leur condition.

Des campagnes ravagées par les mercenaires aux fastes de la cour pontificale de Rome, leur parcours initiatique les entraîne à travers une Europe imaginaire mais crédible, nourrie par l’histoire sans jamais s’y enfermer. Jean-Christophe Deveney s’inspire librement de figures comme Bach ou Vivaldi, rappelant que nombre de ces génies sont morts dans l’oubli. Les lieux portent des noms inventés, les personnages relèvent parfois de l’allégorie, et chaque étape du voyage agit comme un apprentissage, artistique autant qu’humain.

La structure même de l’ouvrage épouse la musique. Découpé en neuf chapitres, le récit fonctionne comme une partition, alternant accélérations, silences et reprises, à la manière d’un concerto. Cette construction donne au livre un rythme singulier, où le temps narratif se confond avec celui de la création musicale.

Le dessin d’Édouard Cour impressionne par sa puissance visuelle. En noir et blanc, enrichi de trames de gris et de surgissements ponctuels de couleur, il évoque à la fois la gravure ancienne et des influences contemporaines. La musique n’y est jamais illustrée de façon littérale : elle surgit sous forme de motifs abstraits, de lumières, de ruptures de mise en page. Le silence, omniprésent, devient un véritable outil narratif.

Influencé par la bande dessinée franco-belge, les comics, le manga et même la musique électronique, le dessinateur revendique un art du métissage. Les villes imaginaires condensent plusieurs géographies réelles, les styles se télescopent, accentuant l’exubérance baroque du récit et le contraste constant entre la beauté de l’art et la violence du monde.

Car Soli Deo Gloria ne cède jamais à l’illusion d’un art tout-puissant. La musique élève, mais elle ne protège ni de la mort ni de l’oubli. La scène finale, à la fois grandiose et muette, rappelle que la création reste soumise aux aléas de l’Histoire et à la fragilité humaine. Même sous les ors de Saint-Pierre de Rome, la gloire demeure éphémère.

Dense, foisonnant, parfois exigeant, Soli Deo Gloria demande au lecteur de prendre son temps. Mais l’expérience est à la hauteur de l’effort. Par sa maîtrise narrative et graphique, cette bande dessinée s’impose comme une fresque majeure sur la vocation artistique, l’humilité et la transmission. Un livre rare, qui frappe autant par sa beauté que par la profondeur de son propos — et qui confirme pleinement le choix du jury du prix BD Fnac – France Inter.

Article signé: Jean-Christophe Mary

Editions Dupuis

Jean-Christophe Deveney (scénario), Édouard Cour (dessin)

280 pages – Format : 240 × 320 mm

Publié le 16/1/2026

Catégories

livres

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