Il ne m’est jamais rien arrivé : Vincent Dedienne dans les pas de Jean Luc Lagarce

Reprise du succès donné en 2025 au Théâtre de l’Atelier, Il ne m’est jamais rien arrivé remet en lumière la voix de Jean-Luc Lagarce, portée par un Vincent Dedienne incandescent. Le spectacle interroge la fabrique d’une œuvre et la mémoire d’une génération frappée par le sida. Entre rires acides et larmes retenues, une traversée intime des années 80.
Librement inspirée des quelque 800 pages dessinant le portrait d’un jeune homme drôle et solitaire, relatant un parcours et des rencontres mais aussi les avatars d’une époque, la pièce trouve son souffle dans la sélection minutieuse opérée par Vincent Dedienne. Le comédien a choisi d’en extraire des moments forts, tirant un fil intime et personnel où se détachent la solitude, le sexe et la maladie. Ni tout à fait monologue, ni simple seul-en-scène, ce spectacle tient du théâtre à vif.

Le texte commence le 9 mars 1977, alors que Jean-Luc Lagarce a 20 ans. Il se poursuit jusqu’au 27 septembre 1995, trois jours avant sa mort des suites du sida. Dans son Journal, l’auteur et metteur en scène noircit vingt-trois cahiers d’une écriture factuelle, parfois télégraphique, où il consigne avec un regard pince-sans-rire sur le monde, observations familiales, amicales, sexuelles, théâtrales, médicales, sans omettre les secousses de l’actualité où il consigne ses pensées avec un regard pince-sans-rire sur le monde. Ce regard, Vincent Dedienne en restitue la précision sèche, l’élégance nerveuse.
Sur scène, le comédien habite cette matière brute avec une précision remarquable. Sa dramaturgie est incarnée, vibrante. Il ne joue pas Lagarce, il semble l’accueillir en lui. On rit -et parfois franchement-devant l’autodérision féroce et les notations acides sur le milieu artistique ou les amours déçues. La mise en scène de Johanny Bert épouse cette ligne claire. Un plateau dépouillé, un rideau sombre, et à cour, la dessinatrice Irène Vignaud qui esquisse en direct des silhouettes blanches projetées sur le tissu noir. Ces dessins, d’une délicatesse aérienne rappellent la grâce graphique de Jean Cocteau. Ils viennent adoucir les passages les plus crus d’un texte qui ne s’interdit rien. Saisissant, le moment où elle inscrit les dates de décès des artistes évoqués. Surgissent alors les figures de Simone Signoret, Jean-Paul Sartre, Bernard-Marie Koltès, Copi, Michel Foucault ou Hervé Guibert. Ces noms apparaissent comme des fantômes, des points de repère dans la parole intime de Lagarce. Toute une génération marquée par le sida, les amitiés artistiques, la littérature et le théâtre défile là sous nos yeux. Car Jean Luc Lagarce est drôle. Drôle dans ses emballements, drôle dans ses colères, drôle dans ses jugements lapidaires. Mais derrière l’ironie affleure l’angoisse. Le texte peut être glaçant. Certaines scènes de sexe, très crues, frappent par leur frontalité. Les détails sont parfois scabreux, presque cliniques. Et puis la maladie surgit. Lentement. Inexorablement.
L’un des moments les plus émouvants reste cette scène où Dedienne dans un geste d’une extrême douceur enlace le corps affaibli de son compagnon Gary pour le plonger dans un bain. Geste d’amour infiniment délicat, suspendu dans la pénombre. Le comédien nous fait passer du rire aux larmes sans rupture, avec une maîtrise bouleversante. À travers cette confession, c’est toute la France des années 80 qui ressurgit. La liberté sexuelle brutalement fauchée. La communauté gay décimée. L’attente, l’angoisse des résultats médicaux. Mais aussi l’énergie, l’acharnement à créer, le désir de théâtre. Le théâtre. On pense bien sûr à Juste la fin du monde, autre chef d’œuvre de Lagarce où déjà la parole s’éprouvait à l’imminence de la mort, avec cette même tension, cette même impossibilité de dire tout à fait.
Trente ans après la disparition de Jean Luc Lagarce, ce journal intime s’inscrit dans notre histoire collective, celle des 80’s. Porté magistralement par Vincent Dedienne, ce texte fort imprime en nous quelque chose de durable, une mémoire, une réflexion, une émotion persistante. Les mots nous transportent longtemps et continuent de vivre en nous bien après que les lumières se sont rallumées.
Article signé : Jean Christophe Mary
Jusqu’au 08 mars 2026. A 19h ou 21h.
Théâtre de l’Atelier. 1, Place Charles Dullin, 18°. www.theatre-atelier.com
Avec Vincent Dedienne accompagné d’Irène Vignaud
Adaptation et interprétation Vincent Dedienne
Illustratrice au plateau Irène Vignaud
Création lumière Robin Laporte
Création silhouette Amélie Madeline
Costumes Alma Bousquet
Assistante à la mise en scène Lucie Grunstein
Vincent Dedienne est habillé par Agnès B
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