Flea Honora : le bassiste des RHCP passe en mode jazz !
Le bassiste des Red Hot Chili Peppers réalise enfin son rêve d’enfant : devenir un véritable trompettiste de jazz. Flea s’est entouré de plusieurs stars de la scène jazz de Los Angeles, de Jeff Parker à Josh Johnson, en passant par Anna Butterss, Thom Yorke et Nick Cave. Le résultat ? Un album contemplatif, élégant et profondément personnel, où fusion, jazz atmosphérique et groove hypnotique dialoguent avec une rare sincérité.

Depuis plus de quarante ans, Michael Balzary, alias Flea, incarne l’énergie volcanique des Red Hot Chili Peppers. Bassiste bondissant, showman survolté, compagnon de route de Anthony Kiedis, Chad Smith et John Frusciante, il a aussi participé à plusieurs projets en dehors du groupe californien, collaborant avec Thom Yorke au sein d’Atoms for Peace, avec Janet Jackson ou encore LL Cool J. Pourtant, malgré cette carrière tentaculaire, Honora constitue son premier véritable album solo.
Le véritable fil conducteur de l’album reste l’enthousiasme débordant de Flea à interpréter ces dix titres. Le disque s’ouvre sur le court instrumental « Golden Wingship », comme une mise en apesanteur avant « A Plea », morceau jazz-funk fluide porté par Mauro Refosco aux percussions, Vikram Devasthal au trombone et Rickey Washington à la flûte. Les deux derniers livrent des solos captivants, tandis que Flea intervient avec un spoken word fiévreux et engagé. Le morceau avance comme une longue transe urbaine, entre groove spirituel et tension politique.

Le superbe « Traffic Lights » a été coécrit avec Josh Johnson et Thom Yorke, qui y joue du piano, du synthétiseur et chante d’une voix presque murmurée. Au Fender Rhodes, Nathaniel Walcott apporte une texture souple et soulful à cet exercice de jazz-pop. La musique avance comme un rêve éveillé. Ici es harmonies flottent, les rythmes ondulent, tandis que Yorke semble chanter depuis un autre espace-temps. Le morceau pourrait presque trouver sa place dans l’univers de The Smile tant il joue sur l’élasticité des climats et la sophistication des harmonies. Avec ses onze minutes, « Frailed » est le morceau le plus long du disque et probablement le plus ambitieux. Ce voyage labyrinthique dans un jazz avant-gardiste et lyrique voit John Frusciante jouer de la trompette tandis que Warren Ellis, compagnon de route des Bad Seeds, apporte ses interventions de flûte alto et d’alto. L’atmosphère sombre et la trame rythmique chatoyante mettent en valeur le jeu intuitif et subtil de la trompette de Flea ainsi que la guitare de Jeff Parker. Le morceau évoque une dérive hypnotique, quelque part entre film noir des années 70 et méditation cosmique. « Morning Cry » poursuit cette exploration avec un néo-bop à la mélodie complexe et incisive, porté par une attaque rythmique ample et syncopée. Le solo de trompette de Flea impressionne par sa liberté tandis que la guitare pointilliste de Parker dialogue avec lui dans un jeu d’équilibre permanent. Impossible ici de ne pas penser à Miles Davis période In a Silent Way ou à Wayne Shorter sur Nefertiti. L’admiration de Flea pour Miles Davis traverse tout l’album : « Traffic Lights » et « Frailed » reposent d’ailleurs sur le même principe que In a Silent Way, ce fameux gyroscope sonore où le mouvement semble se confondre avec l’immobilité.
Le sommet émotionnel du disque arrive peut-être avec « Maggot Brain », reprise du classique de Funkadelic signé George Clinton et Eddie Hazel. Flea y brille de mille feux. Introduit par quelques mots parlés, le morceau devient une véritable ballade jazz portée par la flûte de Derek Davis, la trompette de Flea, le vibraphone ample de Sasha Berliner et les clarinettes de Brian Walsh. L’arrangement de Josh Johnson fait littéralement planer les instruments à vent sur la progression harmonique du titre original tandis que Flea se faufile les lignes mythiques tracées autrefois par Eddie Hazel. Cette relecture transforme le morceau originel en une vaste ballade jazz traversée d’une émotion presque funéraire Le résultat est d’une puissance incroyable, une œuvre d’une beauté saisissante où la douleur et la grâce coexistent en permanence.
Autre moment de grâce : « Wichita Lineman », interprétation magistrale et vibrante du classique de Jimmy Webb popularisé par Glen Campbell. Nick Cave y apporte une gravité vocale bouleversante, s’investissant corps et âme dans les paroles. Parker, Butterss, Parks et Refosco optent pour une instrumentation minimaliste qui laisse toute la place au chant et au magnifique solo de « flumpet » de Flea —un hybride entre bugle et trompette — d’une élégance folk crépusculaire et jazz de chambre remarquable.
La magnifique interprétation instrumentale de « Thinkin’ About You » de Frank Ocean offre quant à elle une parenthèse suspendue. Menée par le duo Flea (à la trompette et à la basse électrique), et Anna Butterss (à la contrebasse), accompagnés par une section de cordes arrangée par Nathaniel Walcott, cette relecture transforme le standard R&B en méditation mélancolique et lumineuse. Le classique d’Ann Ronell, « Willow Weep for Me », devient quant à lui un bel exercice de jazz mélodique électro, où les textures modernes dialoguent avec une écriture héritée des standards américains. Enfin, le morceau de clôture « Free as I Want to Be » réunit Flea, Parker, Parks et Johnson au piano, accompagnés d’un chœur de dix voix dans une procession jazz-funk spirituelle qui referme l’album comme une cérémonie collective.
Avec Honora, Flea signe plutôt une œuvre profondément personnelle, née d’un désir ancien enfin accompli. Cet album important dans sa carrière révèle une autre facette de son talent, celle d’une œuvre audacieuse, magnifiquement interprétée, portée par une production atmosphérique empreinte de chaleur, d’âme et de passion. Un disque habité, profondément humain, qui pourrait bien compter parmi les plus belles surprises musicales de l’année. A noter que Flea sera en concert à l’Alhambra les 28 et 29 MAI. Qu’on se le dise !
Article signé : Jean-Christophe Mary

« Honora » (Nonesuch / Warner)
1-Golden Wingship (Flea)
2-A Plea (Flea)
3-Traffic Lights (Flea / Josh Johnson / Thom Yorke)
4-Frailed (Flea)
5-Morning Cry (Flea)
6-Maggot Brain (George Clinton / Eddie Hazel)
7-Wichita Lineman (Jimmy Webb)
8-Thinkin Bout You (Frank Ocean / Shea Taylor)
9-Willow Weep for Me (Ann Ronell)
10-Free as I Want to Be (Flea)
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